Un jour tolérés, un jour condamnés: comment les gangs sont-ils perçus selon leurs victimes ?

Sketch du policier Claudio Doupy Cazeau, séquestré par les membres du gang Jeff Canaan en août 2026

En Haïti, la violence, sous ses différentes formes, a longtemps été tolérée lorsqu’elle servait un intérêt politique, idéologique, social ou personnel, avant d’être condamnée lorsqu’elle a commencé à échapper au contrôle de ceux qui l’utilisaient.

Derrière les gangs d’aujourd’hui se trouve ainsi une histoire plus profonde, celle de l’instrumentalisation de la violence dans différentes sphères de la société haïtienne, des quartiers populaires aux luttes politiques, en passant par certains groupes religieux et autres espaces de mobilisation sociale.

Dans cette histoire, la communauté LGBTIQ+ a souvent compté parmi les premières victimes, payant le prix d’une violence qui pouvait être dirigée contre elle avant de s’étendre à d’autres secteurs de la société. Cet éditorial cherche à documenter cette évolution et à comprendre comment la violence, progressivement banalisée et instrumentalisée, a pu devenir un outil, puis un pouvoir autonome.

Le sale boulot

Le recours à la violence n’est pas une zone grise du droit haïtien. La Constitution, le Code pénal et les engagements internationaux d’Haïti établissent des règles qui protègent la vie, l’intégrité physique et la sécurité des personnes. Haïti est également partie à plusieurs instruments internationaux relatifs aux droits humains qui imposent à l’État de protéger les personnes contre les violences et de garantir l’accès à la justice.

Le problème est donc moins l’absence de règles que leur application.

Lorsque la justice ne fonctionne pas suffisamment ou est corrompu, un autre réflexe s’installe : chercher quelqu’un pour faire ce que les institutions ne font pas, ou ce que l’on ne veut pas assumer soi-même.

Dans les quartiers, dans les conflits politiques, dans les conflits fonciers ou dans les tensions sociales, des personnes connues pour leur violence peuvent ainsi être sollicitées pour intimider, menacer, chasser quelqu’un ou régler un conflit.

C’est le principe du « sale boulot ».

Celui qui commande reste à distance. Celui qui exécute prend les risques. Et lorsque l’intervention permet d’obtenir le résultat recherché, la question de sa légalité passe parfois au second plan.

La violence devient alors un moyen de contournement de la justice, et le jeune mobilisé pour faire le sale boulot devient progressivement un exécutant reconnu.

D’exécutant à chef de gang

Le passage du jeune au membre d’un groupe armé ne se fait pas en un jour. Il s’inscrit dans un environnement où la violence est déjà présente ainsi les parcours des chefs de gangs les plus notoires ont cette réalité en commun. Dans certains quartiers, des jeunes connus pour les bagarres, les intimidations ou les affrontements sont souvent sollicités pour exercer une pression, défendre un territoire ou régler un conflit.

Cette sollicitation prend différentes formes. Elle peut intervenir dans des rivalités entre groupes, des conflits fonciers, des manifestations politiques ou des tensions religieuses et sociales. Dans ces contextes, la capacité à utiliser la force devient un outil.

La mobilisation anti-LGBTIQ+ de juillet 2013 en fournit un exemple documenté. Le 19 juillet 2013, plusieurs organisations religieuses et morales ont organisé à Port-au-Prince une manifestation contre l’homosexualité, notamment contre la reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe. Dans les jours suivants, la Commission interaméricaine des droits de l’homme a recensé 47 cas de violences et d’agressions contre des personnes LGBTI ou perçues comme telles entre le 17 et le 24 juillet.

Les faits rapportés comprennent des attaques à l’aide de couteaux, de machettes, de pierres, de bâtons et de blocs de ciment, ainsi que des menaces de mort, des incendies et des pillages.

Les victimes ont aussi témoigné que certains agresseurs étaient des personnes connues dans leur environnement, qui avaient l’habitude de les intimider et qui lançaient des appels à brûler les gays.

Ce cas montre comment une hostilité sociale peut prendre une dimension collective et produire des violences contre une population ciblée.

À force de participer à ces affrontements, certains développent une réputation, des contacts et une expérience de la violence. 

Le perturbateur devient alors un exécutant. L’exécutant peut ensuite rejoindre un groupe armé ou contribuer à en créer un. Avec ses propres contacts et sa réputation, il peut recruter à son tour et participer à la constitution d’un réseau.

La violence individuelle devient ainsi collective, puis organisée.

Cette évolution pose aussi une question de responsabilité sociale. Lorsque des violences sont tolérées parce qu’elles servent un intérêt, ou minimisées parce qu’elles touchent des personnes marginalisées, elles contribuent à créer un environnement dans lequel certains acteurs apprennent que la violence peut être utilisée avec peu de conséquences.

La violence acclamée

En août 2026, le policier Claudio Doupy Cazeau aurait été attiré à Bon-Repos après un rendez-vous organisé sur WhatsApp avec un homme rencontré dans un groupe destiné notamment aux personnes gays et lesbiennes, avant d’être capturé par le gang du dénommé Jeff Canaan. Plusieurs vidéos de son interrogatoire ont ensuite circulé sur les réseaux sociaux, contenant parfois des scènes d’humiliation et de torture.

Mais l’affaire ne s’arrête pas au kidnapping de Cazeau. Des personnes ont publiquement appelé à sa mort. Parmi elles, l’influenceur TikTok Papa BONM aurait demandé son exécution.

Ce détail est essentiel. Il montre que la violence des gangs peut trouver, en dehors des gangs eux-mêmes, des personnes prêtes à la réclamer. C’est là que se trouve une contradiction que notre société doit regarder en face.

Nous condamnons les gangs lorsqu’ils enlèvent, torturent et tuent. Mais lorsque leur violence frappe une personne que nous n’aimons pas, que nous méprisons ou que nous considérons comme indigne de protection, la condamnation devient parfois moins évidente.

Pour les personnes homosexuelles, cette réalité existe depuis longtemps dans les quartiers.

Un jeune peut être insulté et humilié devant les autres, frappé ou chassé d’un espace en raison de son orientation sexuelle. Et souvent, la réaction autour de lui n’est pas celle que provoquerait une autre agression. On rit. On regarde. On banalise.

La responsabilité de la société se trouve dans cette histoire. Elle ne consiste pas à dire seulement que nous avons créé les gangs, puisqu’il existe, au-delà de cela, des mécanismes historiques, économiques et géopolitiques beaucoup plus complexes. Mais elle consiste à reconnaître que nous avons parfois accepté la violence lorsqu’elle servait nos intérêts, lorsqu’elle frappait nos adversaires ou lorsqu’elle touchait des personnes que nous considérions comme moins importantes. 

Rédaction:


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