Fin du TPS : la double vulnérabilité des Haïtien(ne)s LGBTQI+

La désignation TPS (Temporary Protected Status) d’Haïti a officiellement pris fin le 27 juillet 2026, exposant entre 330 000 et 350 000 personnes à un retour forcé. Pour les Haïtien(ne)s LGBTQI+(Personnes Lesbiennes,Gay, Bisexuel(le)s,Transgenres, Queers, Intersexes), cette échéance recoupe un autre recul : en juin 2025, les protections contre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle, inscrites dans un décret de 2020, ont été retirées du nouveau code pénal haïtien. À travers deux parcours d’exil, cet article documente une vulnérabilité qui se referme des deux côtés de la frontière — et bien au-delà.

Reconstruire sa vie loin d’Haïti

Lorsque Jean* arrive aux États-Unis en 2023, il bénéficie du programme de libération conditionnelle humanitaire CHNV (Cuba, Haïti, Nicaragua, Venezuela), mis en place par l’administration Biden en janvier 2023 pour permettre l’entrée légale de ressortissant(e)s de ces quatre pays disposant d’un répondant financier américain. Son objectif est simple : poursuivre ses études et construire un avenir plus stable. Comme pour de nombreuses personnes issues des communautés LGBTQI+ haïtiennes, son départ est aussi motivé par la recherche d’un environnement où son orientation sexuelle ne constitue pas un facteur de danger permanent.
Le parcours de Billy Phrison Vilmont présente certaines similitudes. Communicateur, formateur et activiste engagé dans la promotion du sport et de l’éducation, il quitte Haïti en 2024 à la recherche de nouvelles perspectives professionnelles. Avant son départ, il participait activement à la vie communautaire et avait représenté Haïti dans plusieurs concours de beauté masculins.
Pour ces deux personnes, l’exil ne se résume pas à une migration économique. Il représente également une tentative de vivre dans un espace où l’expression de leur identité ne les expose pas systématiquement à la stigmatisation.
Car en Haïti, si les relations consenties entre personnes de même sexe ne sont pas criminalisées, aucune reconnaissance légale du genre n’y est possible, et les tentatives réglementaires visant à inscrire une protection contre la discrimination ont, à plusieurs reprises, été affaiblies ou retirées. Human Rights Watch rappelle qu’aucun cadre juridique complet ne protège aujourd’hui les personnes LGBTQI+ contre les discriminations en Haïti.

Une liberté souvent découverte en exil

Une fois installés aux États-Unis, Jean et Vilmont décrivent une expérience nouvelle : celle de pouvoir vivre leur orientation sexuelle avec moins de crainte. Vilmont suit une formation sur l’équité de genre et tente de développer une carrière dans le mannequinat. Jean poursuit ses études et développe progressivement son réseau social.
Tous deux soulignent l’importance des espaces communautaires LGBTQI+, qui leur permettent de créer des liens avec des personnes partageant des expériences similaires. Cette dynamique d’intégration rejoint les observations de nombreuses recherches sur les migrations queer, selon lesquelles les réseaux communautaires jouent un rôle déterminant dans la reconstruction sociale et psychologique des personnes migrantes LGBTQI+.
Cette stabilité demeure toutefois fragile — et de plus en plus conditionnelle.

La fin du TPS : un tournant judiciaire et administratif radical

Le 25 juin 2026, la Cour suprême des États-Unis autorise l’administration Trump à mener à terme la résiliation de la désignation TPS d’Haïti, en écartant tout contrôle judiciaire sur la régularité de la procédure suivie par l’ex-secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem. Cette décision met fin à une bataille judiciaire ouverte depuis novembre 2025, date à laquelle le Departement of Homeland Security avait publié l’avis de résiliation — suspendu en février 2026 par une injonction du tribunal fédéral du district de Columbia.

Une menace particulière pour les personnes LGBTQI+

Pour Jean et Vilmont, la perspective d’un retour en Haïti soulève des inquiétudes qui dépassent la simple question de l’emploi ou des études.
Le pays traverse une crise sécuritaire majeure : les gangs contrôlent environ 85 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince et ont étendu leur emprise vers les départements du Centre et de l’Artibonite. Le Bureau des droits de l’homme des Nations unies a recensé au moins 2 680 personnes tuées entre janvier et mai 2025, et plus de 1,3 million de personnes déplacées à l’intérieur du pays à la même période.
Dans ce contexte, les personnes LGBTQI+ figurent parmi les groupes les plus exposés. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme documentait déjà, dans un rapport publié en octobre 2022, des dizaines d’agressions sexuelles commises par des membres de gangs contre des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres sur les six premiers mois de cette année-là, notant que certaines victimes avaient été soumises à des « viols correctifs » destinés à les « guérir » de leur orientation sexuelle.
Depuis le mois de juin 2025, un décret publiant le nouveau code pénal haïtien a acté le retrait des dispositions contre les crimes de haine et la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle qui figuraient dans le décret présidentiel de 2020 — des protections qui constituaient, à l’époque, une première dans l’histoire du pays. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés reconnaît explicitement les personnes LGBTIQ+ haïtiennes parmi les groupes ayant des besoins de protection internationale spécifiques, et appelle depuis novembre 2022 les États à suspendre les retours forcés vers Haïti.

L’asile comme ultime recours, sans aucune garantis réelle.

Face à cette situation, la demande d’asile apparaît comme l’une des principales options envisageables. Jean et Vilmont ont tous deux entrepris cette démarche, en s’appuyant sur l’impossibilité de retourner dans un pays où ils considèrent que leur sécurité ne peut être garantie en raison de leur orientation sexuelle et du contexte général d’insécurité.
Mais la voie de l’asile se referme, elle aussi. Une avocate du American Immigration Council, citée par le magazine Time en juin 2026, explique n’avoir pratiquement jamais perdu de dossier d’asile déposé par une personne LGBTQI+ avant l’année dernière ; les refus sont désormais devenus fréquents. Elle signale par ailleurs le recours croissant, par les autorités américaines, au renvoi vers des « pays tiers » — des États qui ne sont ni le pays d’origine ni le dernier lieu de résidence du demandeur. Une trentaine de pays, dont l’Ouganda, le Cameroun et la République centrafricaine, ont conclu de tels accords avec Washington ; plusieurs d’entre eux criminalisent eux-mêmes les relations entre personnes de même sexe.
Le plafond annuel des réinstallations de réfugié(e)s aux États-Unis a par ailleurs été ramené à 7 500 personnes pour l’exercice budgétaire 2026 — une baisse de 94 % par rapport à l’objectif de 125 000 fixé sous l’administration précédente, la majorité des places restantes étant réservée à des ressortissant(e) s d’Afrique du Sud. Une étude du Williams Institute, à l’université UCLA, souligne que cette contraction touche particulièrement les personnes réfugiées LGBTQI+, qui représentent une part croissante des demandes de réinstallation d’urgence enregistrées par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés : plus de 20 000 demandes en 2025, en hausse de 51 % sur un an — un niveau inédit en vingt ans d’existence de ce mécanisme. Fait notable : près d’un tiers de ces demandes proviennent désormais de personnes déjà présentes sur le territoire américain, contre environ 13 % en 2023.
Les procédures restent longues et incertaines. Cette situation illustre une réalité plus large : pour de nombreuses personnes LGBTQI+ originaires de pays confrontés à des crises politiques ou sécuritaires, la migration devient moins un choix qu’une stratégie de survie — une stratégie dont les issues se raréfient.

Au-delà des statistiques, existent belle et bien des trajectoires humaines

Les débats sur l’immigration sont souvent dominés par les chiffres, les politiques publiques ou les considérations électorales. Pourtant, derrière chaque dossier administratif se trouvent des trajectoires individuelles complexes.
La situation de Jean et de Vilmont montre que la migration haïtienne ne peut être analysée uniquement à travers le prisme économique. Les questions liées aux droits humains, à la violence sociale, à l’orientation sexuelle et à l’accès à la protection internationale constituent également des facteurs déterminants. Comprendre les réalités LGBTQI+ afro-caribéennes implique d’écouter les voix concernées tout en les replaçant dans leurs contextes historiques, sociaux et politiques.
* Jean est un prénom d’emprunt utilisé afin de préserver l’anonymat de la personne interrogée.


Image de couverture: Central Florida Public Media

Rédaction:


Discover more from ICIMARS MÉDIA

Subscribe now to keep reading and get access to the full archive.

Continue reading