
L’histoire est souvent écrite par les vainqueurs, et avec elle, des pans entiers de la vérité sont remodelés, effacés ou diabolisés. Parmi ces réécritures, l’homophobie en Afrique est souvent présentée comme une norme préexistante, alors qu’elle est en grande partie un outil d’oppression importé par les puissances coloniales. L’exemple du roi Muanga II du Buganda illustre cette dynamique, où la sexualité a été instrumentalisée pour justifier son renversement et renforcer l’emprise européenne.
Muanga II : un règne entre tradition et modernité
Muanga II, monté sur le trône en 1884, était le dernier roi indépendant du Buganda avant l’occupation britannique. Contrairement aux visions occidentales binaires de la sexualité, de nombreuses sociétés africaines, dont le Buganda, possédaient une compréhension fluide des relations humaines. Dans plusieurs traditions africaines, la sexualité ne définissait pas l’identité de manière rigide comme en Occident. Par exemple, les Nzema du Ghana reconnaissaient des unions entre hommes appelées “agya nna”, tandis que des pratiques similaires existaient chez les Igbo du Nigeria et les Kikuyu du Kenya.
Muanga II était ouvertement bisexuel, une réalité qui ne posait pas de problème majeur dans la culture du Buganda avant l’arrivée des missionnaires européens. Cependant, lorsque la présence chrétienne commença à s’étendre et à défier son autorité, son orientation sexuelle fut utilisée comme un levier pour légitimer son éviction.
Dans la cour royale du Buganda, les pages étaient de jeunes serviteurs attachés au roi. Ils jouaient un rôle administratif, transmettaient des messages et entretenaient les appartements royaux. Certains de ces pages furent convertis au christianisme par les missionnaires européens et commencèrent à contester l’autorité du roi. Muanga II, voyant en ces conversions un danger politique plus qu’une question religieuse, ordonna en 1886 l’exécution de 22 de ces jeunes convertis, qui refusaient d’abandonner leur foi.
Cet événement fut rapidement détourné par les missionnaires anglicans et catholiques, notamment sous l’influence d’Alexander Mackay, missionnaire protestant écossais, et du cardinal Charles Lavigerie, chef du mouvement missionnaire catholique en Afrique. Plutôt que de reconnaître le conflit comme un affrontement politique entre le roi et des jeunes servant de relais aux intérêts européens, ils décrivirent Muanga II comme un tyran décadent dont la “dépravation” sexuelle le conduisit à tuer ses propres serviteurs. Cette rhétorique permit de justifier son renversement en 1888 par une faction pro-britannique.
L’homophobie comme stratégie coloniale : une contradiction manifeste
Le cas de Muanga II illustre un paradoxe colonial : alors que l’Angleterre victorienne imposait des lois anti-homosexuelles en Afrique (notamment via l’article 377 du Code pénal indien, repris ensuite en Afrique de l’Est), elle exploitait en même temps la sexualité des dirigeants africains pour justifier leur dépossession. Dans d’autres contextes, des leaders africains ont également été discrédités par des accusations de “dépravation sexuelle”, un schéma récurrent qui permettait aux Européens de s’ériger en garants de la “civilisation”.
De nombreux récits missionnaires insistent sur l’”immoralité” de Muanga II, omettant le fait que les Européens eux-mêmes imposaient des systèmes de domination sexuelle dans les colonies. Par exemple, les administrateurs coloniaux britanniques pratiquaient la ségrégation sexuelle dans les camps de travail forcé, tout en criminalisant les pratiques sexuelles africaines qui ne correspondaient pas aux normes européennes. Cette contradiction démontre que l’objectif principal n’était pas la morale, mais bien le contrôle total des sociétés africaines.
L’héritage de Muanga II et la réécriture de l’histoire
L’histoire du roi Muanga II montre comment l’Occident a utilisé la sexualité comme une arme politique pour diaboliser des leaders africains et légitimer son emprise. Aujourd’hui encore, l’Afrique vit sous l’héritage de ces politiques coloniales, avec des lois homophobes instaurées par les Européens qui sont pourtant défendues comme des traditions africaines.
La véritable tradition africaine repose sur des valeurs de souplesse et d’adaptation aux réalités humaines. Réhabiliter la mémoire de figures comme Muanga II, c’est aussi dénoncer la manipulation historique et reprendre le contrôle du récit africain sur lui-même. Il est essentiel de déconstruire ces héritages coloniaux pour permettre un dialogue basé sur des réalités africaines authentiques, loin des dogmes importés.

